C’est le titre du chapitre 2 du livre « Israël. Une course vers l’abîme » de Omer Bartov et c’est tellement éclairant. Merci à Pascal Boniface d’avoir parlé du livre sur Instagram. Tout le chapitre doit être lu, je n’en recopie ici qu’un court extrait.

Car selon quelle définition on retient pour l’antisémitisme, on peut interdire plus ou moins d’activités. Par exemple, décider si critiquer Israël est antisémite ou non, donc si c’est intolérable ou autorisé.

En particulier la définition de l’IHRA (International Holocaust Remembrance Alliance) « fournit onze exemples de ce qui peut être considéré comme des actes ou des déclarations antisémites, dont sept se réfèrent directement à Israël. ».

Et ça me donne un début d’explication pour la dureté de la réponse dans les universités américaines sous Biden puis Trump et aussi, peut-être, pour la qualification récente de LFI d’antisémitisme.

« C’est pourquoi d’autres définitions sont souvent proposées : celles de la Déclaration de Jérusalem sur l’antisémitisme – Jerusalem Declaration of Antisemitism (JDA) – et du document Nexus, qui ont pris la peine de distinguer antisémitisme et critique d’Israël. 

[…]

Biden, de son côté, a paru suivre l’argument des politiques israéliens et des défenseurs américains de l’aile droite israélienne. D’après eux, l’opposition au sionisme et même au suprémacisme juif, raciste et destructeur que représentent le Premier ministre, Benyamin Netanyahou et son gouvernement équivaut à de l’antisémitisme, conformément à la définition si profondément erronée de l’IHRA. Cela revient à dire que les centaines de milliers de non-sionistes ou d’anti-sionistes haredim’ (les juifs religieux) autour du monde sont antisémites – bien que certains soient dans le gouvernement israélien. Il est vraisemblable que les membres du Congrès ignorent que beaucoup d’ultra-orthodoxes juifs rejettent le sionisme, qu’ils voient comme une tentative de préemption de l’arrivée du Messie (le seul moyen théologique d’obtenir la rédemption des Juifs et la fin de l’exil). Mais il serait absurde, bien sûr, de décrire ces Juifs comme antisémites, d’autant qu’ils se considèrent comme les parangons et les gardiens du judaïsme traditionnel. Ils rejettent uniquement le mouvement politique qu’est le sionisme. 

[…]

Dans son ettort pour enfoncer la définition de l’IHRA dans la tête des autres gouvernements, Israël cultive, de façon troublante, des relations avec les ailes droites, et parfois avec des régimes ou des partis extrémistes que l’antisémitisme ne préoccupe guère, quand ils n’ont pas eux-mêmes des tendances antisémites. Netanyahou et ses représentants ont noué des liens avec des gens tels que Viktor Orbán en Hongrie, Vladimir Poutine en Russie, Narendra Modi en Inde et Xi Jinping en Chine, ou encore avec des éléments MAGA du parti républicain, des partis d’inspiration fasciste comme le Rassemblement national (RN) de Marine Le Pen en France et l’Alternative für Deutschland (AfD) en Allemagne. Il va sans dire que ces dirigeants et ces mouvements ont fait du fanatisme en tout genre leur marque de fabrique, un fanatisme où l’antisémitisme joue un rôle plus ou moins important, selon les contextes nationaux et historiques. Cette tendance est appréciée par le « leader du monde libre », le président Donald Trump, qui partage les mêmes tendances autoritaires et un même goût pour ethno-nationalisme. Mais Netanyahou a l’air de se satisfaire de sa connivence avec eux, nonobstant leurs accents antisémites.

En d’autres mots, avancer que toutes les critiques d’Israël sont antisémites est le meilleur moyen d’aider la gouvernance israélienne actuelle à mener sa politique extrémiste et raciste, sans être contestée. Mais cela sert aussi les extrémistes, les racistes, les fanatiques et, oui, les antisémites américains, européens et les dirigeants autoritaires du monde entier qui, ainsi, se refont une vertu. Décrire comme antisémite une opinion progressiste, tolérante, soucieuse des droits humains et de la justice, opposée au déplacement des populations et à l’oppression, légitime ceux qui justement aimeraient appliquer de telles politiques chez eux, à l’égard de leurs propres minorités, de leurs opposants et de leurs détracteurs. C’est cela, l’instrumentalisation de l’antisémitisme : son utilisation pour justifier l’intolérance et l’autoritarisme. »


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